Ayreon
Interview
Arjen Anthony Lucassen
Le 12 mai 2000 à Paris

Voici une interview de l'excellent Arjen Lucassen, l'homme derrière Ayreon, dont la dernière oeuvre en deux volumes est un véritable monument.

Jérôme : Peux-tu nous résumer ta carrière ?

Arjen : Mon premier groupe s'appelait Pythagorus. C'était un groupe assez obscur très influencé par Pink Floyd, on fumait des joints tout le temps (rire), pas très mémorable, je préfère oublier cette période (rire).
Mon premier vrai groupe professionnel s'appelait Bodine, un groupe de NWOBHM. J'ai fait deux albums avec en 82 et 83. C'est alors que j'ai rejoint Vengeance, en 1984. J'y ai fait 6 ou 7 albums jusqu'en 1992. C'était vraiment une époque glorieuse, nous avons joué tout autour du monde. Bien entendu, il y a eu de mauvais moments, mais dans l'ensemble nous avons passé du bon temps. Le problème dans ce groupe, c'est que je ne m'exprimais pas à 100% dans la musique car nous devions tous faire des compromis, comme dans tous les groupes.
Quand Vengeance a splitté, j'ai fais un album solo, "Anthony", quelque chose de très différent de Vengeance. Personne ne l'a acheté et ce fut un flop. Je préfère l'oublier aussi (rire).

Jérôme : Et c'est a ce moment que tu as commencé le projet Ayreon ?

Arjen : Oui, j'ai commencé à travailler sur le projet Ayreon en 94 dont le premier album qui s'appelait The Final Experiment. Je n'ai pu le mettre sur le marché car aucune maison de disque en voulait : c'était un opéra-rock progressif et c'était soi-disant stupide de faire ce genre de musique en pleine période grunge. Toutes les maisons de disque me disaient "mais vous êtes fou, que voulez-vous faire avec ça ?". Finalement, en 95 j'ai pu enfin décrocher un deal. Ce disque a remporté un grand succès que personne n'attendait, même pas moi (rire). Mon idée c'était de ne faire qu'un album.

Et pourtant, il y a eu "Actual Fantasy" ?

Arjen : La maison de disque m'a demandé d'en faire un autre comme ça et aussi de l'appeler Ayreon. Je leur ai dis que c'était juste le nom du projet, le nom de l'album et du personnage principal, un peu comme sur Tommy, l'album des Who. J'ai finalement adopté l'idée, ainsi que le nom pour un second album, appelé Actual Fantasy. Il n'a pas autant marché que le premier, peut être parce que ce n'était pas une histoire, qu'il n'y avait pas d'invités célèbres et que l'utilisation d'une boîte à rythme n'était peut-être pas un bon choix. J'ai donc décidé de faire quelque chose d'énorme pour rattraper le coup. Dans cette optique, j'ai enregistré Into the Electric Castle, un double-album avec des artistes renommés comme Fish (Ex-Marillion) et Anneke (The Gathering). Ce fût un très gros succès et Ayreon est devenu quelque chose de vraiment important. Je ne m'en plains pas. C'est dingue car lorsque je faisais partie d'un groupe, on essayait toujours de faire un peu ce que les gens attendaient. Avec Ayreon, je fais vraiment ce que je veux, j'y fais la musique que j'aime et j'y mets toutes mes influences, du prog, de la pop ou du métal. C'est un rêve devenu réalité.

Jérôme : Quel est le scénario de 'Universal Migrator' ?

Arjen : Il est divisé en deux parties. La première est The Dream Sequencer et la seconde, Flight of the Migrator. L'histoire commence dans le futur, au 22ème siècle, dans une colonie d'humains sur Mars, alors que tout le monde est mort sur Terre en 2084. C'est cette période qui est racontée dans le premier album de Ayreon, The Final Experiment.
Les colons s'ennuyaient de la vie sur Mars et ont donc construit une machine, le Dream Sequencer, qui te permet de revenir en arrière, dans tes vies antérieures, sous hypnose. J'ai toujours pensé que nous utilisions seulement une petite partie de notre cerveau. Que ce passe t-il dans les 95% restant ? Peut-être que tout les évènements de tes vies passées y sont stockés.
La première partie, The Dream Sequencer se déroule entièrement sur Terre. Ce personnage vivant sur la colonie de Mars essaie la machine et retourne à ses vies passées. En premier, il revient en 2084 au moment de la guerre terminale, puis au premier homme sur la Lune en 1966. Après, il retourne au XI ème siècle, au temps de la légende d'Arthur et découvre que dans une de ses vies, il fût Ayreon, le ménestrel aveugle et visionnaire. Il remonte le temps jusqu'à 23000 ans avant la naissance du Christ, quand Stonehenge fût construit puis à 50000 ans avant JC, à l'origine de l'homme moderne. C'est là en gros l'histoire du premier album.
Le second album, The Fight of the Migrator se déroule entièrement dans l'espace. Il tente de revenir le plus loin possible, avant même le Big-Bang, dans cette période que l'on appelle le Chaos et y découvre un esprit gigantesque. Cet esprit se divise en une multitude de parties, qui se répandent dans l'univers au moment du Big-Bang pour créer la vie sur les planètes hospitalières. Dans l'album, l'homme branché au Dream Sequencer se retrouve à la place de l'Universal Migrator, traverse l'espace et voit tous les phénomènes astronomiques comme les pulsars, quasars, trous noirs…c'est une longue histoire (rire).

Jérôme : Et à la fin ?

Arjen : Je ne le dirais pas, il faudra acheter l'album (rire). Je plaisante ! (rire). A la fin, vu que l'oxygène et les vivres sont épuisés sur Mars, le corps du dernier survivant meurt dans le Dream Sequencer, mais son esprit survit et il devient le nouveau migrateur universel car il n'y a plus de vie sur Terre, et c'était le dernier survivant. L'esprit part donc en quête d'une autre planète.

Jérôme : Haaaa, ça y est, j'ai tout compris !

Arjen : Tu sais tout maintenant (rire).

Jérôme : As-tu eu une source d'inspiration particulière pour créer cette histoire ?

Arjen : Tu penses au dernier album de Dream Theater ?

Jérôme : Non, pourquoi ?

Arjen : Il y a la même idée générale dans Metropolis Part 2, avec la régression sous hypnose pour revenir dans les vies antérieures. Ce n'est pas de chance, j'avais déjà écrit tout le scénario et lorsque je suis aller acheter le dernier CD de Dream Theater, j'ai découvert qu'il y avait la même idée développée dans ce disque. Sinon, ce sont certaines séries TV, et les films de science-fiction qui m'on le plus inspiré…

Jérôme : Je suppose que tu as vu l'Odyssée de l'espace ?

Arjen : Certainement, c'est même un de mes préférés !
(Regardant les CD que j'avais amené pour lui faire dédicacer) : Tu as quelle version de Actual Fantasy ? Sur la première version, il y avait une partie CD-Rom…

Jérôme : Une des dernières versions, je crois.

Arjen : Tu vois, la chanson Dawn of Men ? Elle parle de 2001, l'Odyssée de l'Espace justement ! Vraiment un grand classique de la science-fiction.

Jérôme : Je n'ai pas encore le livret mais j'ai eu un aperçut du visuel, et c'est superbe. Tu t'es beaucoup impliqué dans la conception du visuel ?

Arjen : Absolument. Il ce gars à Montréal, il m'avait envoyé un e-mail en me disant qu'il faisait des jeux vidéos et qu'il était un grand fan de Ayreon. Il m'a envoyé quelques-uns de ses dessins : c'était génial. Donc avec lui, j'ai travaillé sur le livret pendant… au moins 6 mois. Chaques jours il m'envoyait des fichiers 'JPEG' avec pleins d'idées et je devais faire le trie en fonction les textes pour le visuel des pages. C'était donc beaucoup de travail mais je considère que c'est très important d'apporter un support visuel à la musique pour favoriser l'imagination.

Jérôme : Le casting est plus qu'impressionnant cette fois-ci : comment as-tu fais pour enregistrer les deux disques avec autant d'invités ?

Arjen : Tous séparément bien entendu. J'avais fait une version démo de l'album moi-même avec de la batterie programmée sur mon PC. J'ai joué les claviers et les guitares, et j'ai aussi chanté tous les titres. Après seulement, j'ai cherché à savoir qui correspondrait le mieux pour leur interprétation.
Je ne suis pas vraiment un bon batteur, j'ai donc commencé par trouver un bon batteur : Ed Warby fut mon premier invité. Sur la batterie, j'ai joué les parties de basse et une bonne partie des claviers, sauf les solos, je ne suis pas assez bon. J'ai fait une liste avec des grands joueurs de clavier. Après les avoir contactés, on s'est envoyé les enregistrements par courrier.

Jérôme : Et pour les chanteurs ?

Arjen : Pour les chanteurs, j'ai fait aussi une liste avec mes chanteurs favoris et j'ai essayé de voir qui pourrait venir chanter en contactant les musiciens personnellement, ou par l'intermédiaire de leur management, des sites Internet…tous les moyens possibles. Quand j'ai eu la confirmation des chanteurs, je les ai répartis dans les compositions selon la façon que je trouvais la meilleure. Les enregistrements se sont déroulé très différemment selon chaques personnes. Certains ce son déplacé, comme Timo (Kotipelto, de Stratovarius), Fabio (Lione, Rhapsody) et Bruce (Dickinson, Iron Maiden). Je suis aller enregistrer Neil Morse (Spock's Beard) à Los Angeles. Pour Andy Deris et Ralph Scheeper, je suis aller les enregistrer en Allemagne. Comme tu vois, je ne me suis pas ennuyé (rire)

Jérôme : Surtout qu'il y a beaucoup de musique sur les 2 disques. As-tu des anecdotes particulières lors des sessions d'enregistrement avec les autres musiciens ?

Arjen : A chaque fois il se passait quelque chose de particulier avec beaucoup de petites choses assez amusantes pendant ces enregistrements. Tous ces chanteurs ont des personnalités extrêmement différentes : certains restent concentrés sur le chant, alors que d'autre sautaient partout dans le studio. Lorsque Bruce Dickinson était en train de chanter, tu l'as déjà vu en concert, il faut qu'il mette son pied sur quelque chose, et bien c'était exactement pareil quand il enregistrait chez moi : dès qu'il chantait très haut, il mettait toujours son pied sur ma chaise. Pendant les sessions d'enregistrement, je leur ai juste dit " C'est vous les chanteurs, alors faites comme vous le sentez ". Peut-être qu'un jour je ferais un disque avec uniquement une sorte de bêtisier, comme les gars qui ne chantaient pas les bonnes paroles, ou improvisaient quand ils avaient oublié le texte.

Jérôme : Quelle est la performance qui t'a le plus marqué ?

Arjen : J'ai bien sur mes favoris, mais comment dire…si je le disais, les autres ne le prendraient peut-être pas très bien (rire). Bien entendu, je suis un grand fan de Bruce Dickinson alors il est naturel que je sois très fier qu'il apparaisse sur mon disque. De plus, je pense sincèrement qu'il chante de mieux en mieux, et assez différemment de ce qu'il faisait chez Maiden.

Jérôme : C'est vrai, je trouve aussi

Arjen : Il chante de manière plus variée et plus technique encore que par le passé. C'est vraiment du talent à l'état pur,il n'a pas besoin d'artifices.

Jérôme : Tu as écouté quelque chose du prochain album de Iron Maiden ?

Arjen : Non, pas encore. J'en ai entendu parlé, en bien et en mal. Certains pensent que c'est digne de 'The Number of the Beast' et 'Piece of Mind', d'autre pense que c'est trop commercial, c'est donc difficile de savoir quoique ce soit avant d'avoir écouter l'album. Quand Bruce était en studio, il m'a fait écouter pas mal de démos, dont le matériel qu'il a enregistré avec Rob Halford l'ancien chanteur de Judas Priest, ça sonnait super.

Jérôme : Et ton titre préféré ?

Arjen : (rire)…et bien, celle avec Bruce dessus. Et aussi Dawn of a Million Souls, fantastique.

Jérôme : Je crois que c'est celle que je préfère. Tu as entendu le nouvel album de Symphony X ?

Arjen : Non, pas encore. Tu l'as écouté ?

Jérôme : Seulement quelques titres dont la "ghost track" sur le dernier sampler NTS.

Arjen : Je n'ai pas encore écouté la compil, ça sonne bien ?

Jérôme : C'est une sorte de longue partie symphonique, une sorte d'intermède, c'est superbe.

Arjen : Je ne t'ai pas raconté comment Michael Romeo et Russell Allen se sont retrouvé sur l'album. Un jour, j'ai reçu un e-mail de Mathew Needham, le gars du site officiel de Symphony X, tu vois qui c'est ?

Jérôme : Oui, je le connais, je suis inscrit à la mailing-list qu'il dirige. Elle est très active et intéressante.

Arjen : Donc ce mec m'envoie un e-mail en me disant que Michael Romeo était fan de Ayreon, et me demande si je voulais écouter du Symphony X. J'ai dit " OK ", et j'ai été épaté par le chanteur et le guitariste. J'ai envoyé un e-mail à Russel. Il savait que Mike aimait bien Ayreon, mais lui ne connaissait pas, il pensait que c'était encore un nouveau groupe allemand (rire). Il m'a demandé un album et je lui ai envoyé Into the Electric Castle. Il a beaucoup aimé et à partir de ce moment il m'a appelé toutes les semaines, il était très enthousiaste. J'ai envoyé une cassette avec la chanson, cette version où je chantais dessus. J'ai demandé à Mike de jouer les deux solos et à Russel de faire les parties de chant.
Après quelques semaines, Russel m'a appelé au milieu de la nuit et a chanté la chanson au téléphone, et là quand j'ai entendu sa voix, j'en ai pleuré tellement c'était bien.
Tiens, un truc assez amusant que j'ai oublié tout à l'heure, c'est lorsque j'avais presque fini l'album, je leur ai envoyé et Mike m'a dit "mais ça sonne encore mieux que l'album qu'on est en train de préparer, il va falloir qu'on améliore des trucs". Donc si l'album de Symphony X a pris du retard, c'est un peu de ma faute et je tiens à m'en excuser (rire)… c'est le meilleur compliment qu'il pouvait me faire.

Jérôme : Tu vas adorer l'album je crois.

Arjen : C'est ce que Russel m'a dit. Mike à même dit à Russel, "Eh, tu devrais chanter comme ça dans Symphony X ! ". Russel lui a répondu qu'il n'avait pas autant d'espace pour poser son chant dans Symphony X à cause de la guitare (rire)..

Jérôme : Et dans 'The Dream Sequencer', quel titre préfères-tu ?

Arjen : J'aime beaucoup My House on Mars avec Johan Edlund et j'adore la chanson avec Demian Wilson. Mais je pense que c'est la première fois que je fais un album avec, au final, que des chansons que j'aime. Ca m'arrive souvent quand j'écoute les autres de me dire que certains titres ne sont pas très forts. Enfin, si ça se trouve dans quelques années, je redirais la même chose. Difficile d'être objectif en fait.

Jérôme : Avec tous ces invités sur les deux volets de 'Universal Migrator', comment comptes-tu t'y prendre pour faire plus fort au prochain album ?

Arjen : C'est un peu le danger de la situation. On me l'a déjà dit, et en général, je réponds que peu m'importe, car c'est justement ça l'idée. Chaque fois, ma femme me dit "Tu as fais deux albums avec quelques-uns des plus grands chanteurs de Metal du monde, et maintenant, que vas-tu bien pouvoir inventer ?". En fait, je n'y ai pas encore pensé, mais je ne ferais pas un triple album (rire).

Jérôme : Un film peut-être ?

Arjen : J'avais déjà fait une vidéo pour 'Actual Fantasy' pour la chanson " Stranger From Within ", que j'avais fait entièrement sur ordinateur. Ca avait mobilisé 3 personnes pendant 6 mois et avait coûté énormément d'argent, tout ça pour passer une ou deux fois à la télévision. Avec toute cette Dance Music, le Rap... il n'y a pas de place pour Ayreon. Même dans les émission dites " Metal ", c'est soit Korn, Nine Inch Nails...

Jérôme : Pour ça nous avons de la *chance* car nous n'avons pas d'émissions métal à la TV en France.

Arjen : Rien du tout ?

Jérôme : Je ne crois pas, mais rien ne laisse penser que les émissions seraient différentes de celles dont tu me parlais. Je vais changer de sujet : j'aimerais savoir ce qu'il en est de tes travaux avec Lana Lane et comment tu as été amené à travailler sur le dernier album.

Arjen : J'étais sur Internet, et j'ai tapé Ayreon sur Yahoo, tu sais , le moteur de recherche. C'est pour voir les articles et sites qui se rapportent à Ayreon. Il y a du avoir 400 réponses, je les ai tous faites et c'est comme ça que je suis tombé sur le Top 10 de Lana Lane, avec quelque chose comme Deep Purple en première position, Black Sabbath en deuxième et Ayreon en troisième ! J'étais très content alors j'ai écouté un extrait de la musique sur le site et j'ai trouvé ça génial. J'ai aussi écouté un extrait de Rocket Scientist, super aussi, alors j'ai envoyé un e-mail du genre "ça vous dirait de chanter sur mon prochain album ". Deux heures plus tards je reçoit un email de Lana me disant " wow, je suis une des plus grande fan de ton travail, bien sur que j'aimerais chanter sur un disque d'Ayreon, à une condition, c'est que tu joue sur le mien aussi ! ". Je lui ai répondu que j'étais d'accord et depuis ce temps là, nous sommes devenus les meilleurs amis du monde.
Erik Norlander
, le clavieriste de Rocket Scientist, c'est aussi le mari de Lana Lane et sur Secret Astrology, nous avons enregistré toutes les parties de guitares dans mon studio en Hollande.
Je joue aussi les guitares sur le nouvel album de Rocket Scientist, il doit sortir à la fin juillet. C'est un très bon disque, avec aussi Glenn Hugues au chant et Tony Franklin à la basse.

Jérôme : Tu vas voir le concert de Stratovarius ce soir ? (nous sommes le 12 mai, et ce soir là, Stratovarius jouait pour le deuxième jour d'affilée à l'Elysée Montmartre).

Arjen : Oui, bien sur. Je n'ai pas pu les voir hier car j'ai fais des interviews. Je les ai vu il y a deux semaines en Hollande. Ils étaient très bon.

Jérôme : Une dernière question : connais-tu Nightwish ?

Arjen : Je viens d'écouter le dernier (Wishmaster). Il y a de superbes mélodies, et cette chanteuse, je veux quelle soit sur mon prochain album ! (rire).

Jérôme : Merci beaucoup Arjen d'avoir répondu à mes questions.

 

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